Le
baroque dans les églises
de la Flandre au nord de la Lys
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par Alain PLATEAUX,
Membre de la Commission Historique du Nord,
Ancien Conseiller Technique de l'évêché de Lille,
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A Rome débute un immense mouvement de civilisation, qui recevra par la suite le nom de baroque, lorsque la Flandre est en proie aux horreurs de la guerre civile. Aux heures où commençaient à s'élever de somptueux palais et des églises qui se voulaient l'antichambre du ciel, ici c'était l'enfer. La Réforme protestante avait cristallisé tous les mécontentements contre les abus cléricaux et le pouvoir espagnol. Aux différends théologiques s'adjoignit hélas le brigandage. Les Gueux furent à la fois des malcontents et de furieux iconoclastes, ravageant la Flandre durant un demi-siècle et toutes les églises, ou presque, perdirent leur mobilier, leur statuaire, leurs ornements. Ce ne sera qu'au temps de la sage administration des archiducs Albert et Isabelle que l'on songera à panser les plaies des temps troublés. Mais alors que l'Europe s'engouait pour un nouvel art de vivre, tout fait de séduction, de sensualité, d'extrême dynamisme et de passion violemment exprimée, cette province - parmi d'autres - résista aux assauts de la mode pour l'architecture compliquée et mouvante et rebâtit ses églises selon les calmes modules de la fin du moyen âge, restaurant à l'identique les hallekerques incendiées, et continuant jusqu'à la fin du XVIIIè siècle à dresser pignons aigus, arcades brisées, fenêtres à réseaux et voûtes de bois en des formes immuables. Les tours ressembleront toujours à des donjons, ignorant délibérément les grâces et les formes tourmentées qui enchantaient l'Italie, la Bavière, l'Espagne... Qui croirait qu' Hondschoote est contemporaine du Gésu romain, que Bambecque et la cathédrale de Salzbourg s'élevèrent aux environs de 1630, qui peut imaginer que la sévère église de Wormhout fut bâtie en même temps que le château de Versailles ?... Ici le gothique s'attarde et se complaît à dresser ses verticales sur les horizons bas, à découper ses formes aiguës sur les ciels immenses. Si les paroisses restent délibérément tournées vers le moyen âge, les couvents, par contre, suivirent la mode. Mais hélas, tous disparurent à la Révolution. Trois églises conventuelles échappèrent aux destructions d'alors : les Jésuites de Bailleul (1627) et de Cassel (1687), les Récollets de Dunkerque (1775). La guerre de 1914 détruisit la première, celle de 1940 anéantit la dernière. Il ne reste que la façade de Cassel, beau frontispice hélas délabré et ignoré, seul témoin du goût des communautés religieuses pour le style alors en vogue. Si les bâtiments ne témoignent plus des splendeurs passées, bien souvent les meubles demeurent, pour la plupart rachetés par les paroisses lors des ventes révolutionnaires. Mais si dans ce « plat pays » l'architecture religieuse reste attachée aux traditions qui ont fait leurs preuves, le mobilier qu'il faut remplacer laisse le champ libre et les artistes s'expriment selon l'esprit du temps. Et celui-ci va trouver dans cette voie un terrain de prédilection. Aux calmes constructions s'opposera le monde ondulant et chatoyant des retables et des lambris, aux piliers rigides répondront les gesticulations d'un peuple de saints et d'angelots qui se lanceront à l'assaut des chaires, des autels, des baldaquins. Le,-, bancs de communion dessinent à l'entrée des sanctuaires de sinueuses courbes, les stalles se chargent de cariatides charnues, des guirlandes opulentes dégringolent de partout. Sur leurs tribunes toutes sculptées, les buffets d'orgues hissent sur leurs tourelles animant la montre des musiciens hardis que le vertige n'effraie point. Et les tableaux ruissellent de couleurs, chaque petit maître se voulant un autre Rubens, un second Van Dyck. Car c'est vers Anvers que cherchent l'inspiration nos artistes et nos artisans. Par ce grand port en relation avec Gênes et Venise est venue la mode baroque aux Pays-Bas et l'influence de Rubens y est pour beaucoup. Bruxelles, Malines, Bruges, Ypres - entre autres lieux - seront des foyers féconds pour l'art nouveau qui trouvera dans l'âme flamande, généreuse et exubérante, un terrain favorable. Cependant les éventuels débordements seront endigués par une orthodoxie religieuse soigneusement surveillée par des légions de moines... Dans ce prodigieux mobilier qui orne encore aujourd'hui plus de soixante églises nous retrouvons toutes les caractéristiques de l'art baroque que la France méprisa beaucoup et ne connut guère : souci de plaire et de séduire, volonté d'étonner et d'exalter l'idéal religieux, dynamisme des formes évoluant dans l'espace, volumes ouverts et spatiaux, le tout paré du merveilleux de l'allégorie, de la légende... Période fabuleuse qui ne fut ici que dernières lames d'une tempête qui souleva tous les Arts de l'Europe d'un souffle de liberté et d'invention que le pragmatisme cartésien ne peut comprendre ni apprécier. Le territoire qui nous occupe ici faisait partie du diocèse d'Ypres, fondé en 1559 des morceaux du siège de Thérouanne sis en Flandre. C'était un petit pays très caractéristique que l'actuelle frontière a coupé de façon arbitraire. Et si cette étude s'intéresse plus particulièrement au patrimoine devenu français, on ne peut oublier qu'il y a la partie belge qui a le même intérêt et la même richesse. Le morceau de bravoure de nos églises est l'autel. Les autels devrions-nous dire, car chaque vaisseau en abrite plusieurs, le nombre variant de trois à dix, plus parfois. Et l'étonnant est que chacun des quelques cent cinquante retables de la Flandre maritime est unique. Ce nombre pourrait S'amplifier considérablement si on y ajoutait ceux qui ornent les églises sœurs restées de l'autre côté de la frontière. Dans cette profusion où se reconnaissent des similitudes, des parentés, on peut cependant distinguer trois familles, trois façons de procéder, parfois employées simultanément dans la même église. La première formule consiste à édifier l'autel et son retable comme un grand portail. Un puissant soubassement s'élève du sol derrière la table et le tabernacle, ce dernier constituant à lui seul un petit monument. Au-dessus, sur des consoles, des colonnes encadrent une toile peinte ou l'effigie du titulaire dans une gloire. Sur la corniche à multiples ressauts, des frontons enroulés avec fantaisie servent de points d'appui à quelques anges tendant palmes ou attributs. Au centre et surmontant le tout, une niche décorée de trophées et de guirlandes abrite une statue. D'autres angelots méprisent l'équilibre et s e amusent dans les hauteurs de la voûte. Puis il y a les retables qui se développent sur toute une abside comme une façade de palais, ondulant et jouant des courbes et contre-courbes. Des panneaux, de grandes statues, amènent le regard vers le centre où un tableau ou un bas-relief crée un point fort. Au-dessus, d'autres statues, des ornements, des superpositions d'ordres et de draperies enveloppent l'espace. On y voit souvent la Vierge en assomption, un saint triomphant, une scène religieuse telle saint Dominique recevant le Rosaire... Et enfin, principalement au grand chœur, la troisième formule consiste à orner les murs d'un décor somptueux et raffiné avec l'autel détaché du mur, isolé sur ses marches, ruisselant d'or et de glaces, point de mire fastueux dans un contexte glorieux. La voûte même est traitée en baldaquin ou en dôme ajouré, parcouru de rayons dorés sur lesquels gambadent quelques robustes angelots rieurs. Ces ensembles splendides s'admirent à Herzeele, Steenbecque, Arnèke, Wormhout, Bollezeele, Warhem, Killem... Ces formes, au cours des deux siècles qui virent leur réalisation, évolueront quelque peu. Et on reconnaît parfois en de savoureux mélanges le répertoire des ornemanistes de Louis XIV, les grâces de la rocaille, les attributs néo-classiques de la fin du XVIIIe siècle. Les artisans - certains sont connus, d'autres nullement - travaillèrent le bois, très rarement le marbre, mais peignirent le premier selon les tons du second, prodigues en dorures et en couleurs vives. L'alliance du blanc et de l'or est également fréquente, avec quelques rehauts de rouge et de noir dans un tabernacle d'écaille ou dans un antépendium brodé ou sculpté. Quant aux colonnes elles sont exclusivement d'ordre corinthien ou de son dérivé, le composite. Un dernier détail à noter à propos des tabernacles. La plupart sont surmontés d'expositoires richement décorés et certains sont à pivot, pouvant montrer successivement trois niches décorées différemment et à triple usage : l'ostensoir, la croix, le reliquaire. La splendeur des retables et des autels ne doit point nous faire oublier les lambris qui réchauffent les murs de leur chêne blondi par la cire. Des panneaux de Bambecque scandés en 1633 par de vigoureux angelots enfermés dans des gaines aux délicats entrelacs de Millam, c'est tout l'art décoratif des XIIe et XVIIIe siècles que l'on peut suivre. Les confessionnaux interrompent le cheminement des panneaux et s'annoncent vigoureusement, comme à Bambecque, avec des colonnes torses et des sculptures en haut-relief, ou se fondent en d'élégantes courbes rehaussées de quelques allégories finement ciselées. Les boiseries de certaines églises, semblant être de la seconde partie du dix-huitième siècle, sont une suite ininterrompue de panneaux chantournés séparés les uns des autres par de petits pilastres à chapiteaux corinthiens dorés. Ces ensembles aux moulures fortes et savantes donnent un rythme étonnant aux parois des nefs et accroissent l'aspect perspectif des longs vaisseaux. Aux orgues splendides, un peu perdues sur leurs tribunes noyées dans l'ombre des voûtes basses, aux lambris raffinés et cirés avec amour se joignent les bancs de communion. Ce sont d'autres morceaux de choix pour la virtuosité du ciseau et pour exprimer la prodigieuse imagination du sculpteur. Ces longues balustrades répètent au début du XVIIe siècle de petites arcatures posées sur des balustres au profil compliqué, entrecoupées de petits pilastres s'achevant en une tête de chérubin ou par un mufle léonin. Une lourde corniche à godrons aligne ses motifs avec vigueur et accuse l'horizontale. Zeggers-Cappel est divisée de part en part de l'une de ces balustrades encore teintées d'art renaissant. Puis, avec les ans et la mode, le décor s'allège, s'anime et parfois se convulse. Les entrelacs de feuilles et de fleurs s'accompagnent de rocailles capricieuses et bondissantes. Dans ce décor touchant parfois au- surréalisme, des bas-reliefs montrent des scènes bibliques traitées avec humour et vitalité. Les plus remarquables sont peut-être ceux de Flètre, de Wormhout, de West-Cappel... (Il faudrait pouvoir les citer tous, afin de rendre hommage au prodigieux talent des sculpteurs !) A la fin du XVIIe siècle, les formes s'assagissent et les motifs deviennent réguliers. Ils n'en perdent nullement leur saveur et les délicieux oiseaux de Warhem animent avec désinvolture ce banc d'époque Louis XVI. Quelques grilles de fer forgé obéissent à la même inspiration, mais elles sont plus rares que les ouvrages de bois, cet admirable chêne des anciennes forêts flamandes. Un rapide coup d'œil à la statuaire nous convainc aussi de sa qualité. Ses mérites ont été déjà remarqués à propos des retables. Mais il y a aussi les statues des saints vénérés par les confréries, par les pèlerins... La plupart sont animées du souffle baroque. Et sur leurs socles fixés aux piliers ou aux trumeaux des fenêtres, les évêques bénissent, enseignent, prient ou brandissent leur crosse avec quelque véhémence. Les chapes et les aubes dentelées se tordent en multiples plis, comme s'ils étaient face au large un jour de grand Pardon. Plus calmes, mais non exemptes de maniérisme, les Sainte Anne instruisant la Vierge se rencontrent souvent. Ainsi que ces curieuses mises au tombeau dont presque chaque église est nantie. Un Christ couché, mort, est entouré sur trois côtés des personnages traditionnels : la Vierge défaillante, la Madeleine éplorée, saint jean attristé sinon pleurant, et les autres, témoignant leur douleur de façon expressive. Toutes ces représentations ne sont pas parfaites, certaines sont naïves même. Mais quelques-unes ont été traitées par des artistes de grand talent. Dans le même ordre, les crucifix souvent extérieurs, sont parfois particulièrement bien sculptés. Le Christ, en bien des lieux, pathétique, est accompagné d'un petit ange qui recueille avec dévotion le sang jaillissant de la poitrine ouverte par la lance du centurion. Aux pieds de, la croix se rencontrent aussi la Vierge et saint jean, ceux-ci ayant souvent l'attitude qu'on leur voit sur des tableaux de Rubens et Van Dyck. C'est l'occasion de souligner combien est parfaite l'identité d'inspiration des différentes expressions de l'art baroque, même en ses plus humbles manifestations. Et après avoir vu ces meubles, ces bancs, ces statues, sans avoir omis les fonts baptismaux de marbre parés de guirlandes, il faut encore réserver une place privilégiée pour les chaires. Leur opulence est le signe de l'influence des Ordres Prêcheurs puissamment installés dans la région : Jésuites, Dominicains, Récollets, Carmes, Augustins... Ceux-ci, et bien d'autres maisons religieuses, possédaient des couvents splendides et énormes qui disparurent en totalité au moment de la Révolution. Leurs meubles ont échoué de-ci de-là, bien souvent recueillis dans les .églises paroissiales. C'est le cas principalement de Quaedypre qui s'est enrichie des dépouilles de la célèbre abbaye Saint-Winoc de Bergues. L'importance de la prédication après le concile de Trente, prise en charge par les religieux, demeure tangible par les chaires de ces églises flamandes où on continue a les nommer « chaires de vérité », lointain souvenir des luttes religieuses de la Contre-Réforme. La sculpture de ces meubles est riche mais sage et héraldique au début du XVIIe siècle. Gravelines et West-Cappel montrent ces cuves octogonales, datées de 1641, ornées de panneaux aux moulures géométriques, cantonnées de lions sortis tout droit d'écus de chevaliers, soutenues par un pied mouluré avec élégance, accessibles par un escalier bordé de balustres tors. Le décor, comme celui des premiers bancs de communion, est encore renaissant. Mais il va bientôt s'animer puissamment et le volume de la chaire va s'amplifier. Ce seront bientôt deux escaliers en spirale qui mèneront le prédicateur au-dessus de son auditoire tandis que l'abat-voix prendra des allures de baldaquin solennel. Les rampes sont formées d'entrelacs taillés à jour, les rinceaux charnus se déroulant le long des marches, avec des médaillons sculptés, ou bien ces feuillages superbes sont le refuge de têtes de chérubins qui, depuis des siècles, se font des confidences. La cuve est elle-même décorée de panneaux sculptés de vigoureux visages d'évangélistes ou de scènes de la vie de quelque illustre frère prêcheur. Aux angles, des angelots grassouillets jouent aux Vertus et tendent dans toutes les directions livres, calices, croix et autres attributs sacrés. L'abat-voix est une pièce considérable qui se prolonge par un dosseret dissimulant le pilier qui supporte l'ensemble. Agrémenté de lambrequins, flanqué d'anges qui sonnent de la trompette, sommé de consoles et de guirlandes où gambadent aussi d'audacieux bambins, l'abat-voix termine triomphalement le volume général de la chaire qui est, dans l'église, un véritable petit monument. La plus folle de ces chaires est celle d'Hondschoote, sculptée avec véhémence par Elschoot en 1755. Aucune cependant n'a la splendeur et, l'allure de celle de Saint-Bertin de Poperinghe (B.) en provenance des Dominicains de Bruges. C'est un saisissant morceau de bravoure qu'il faut avoir vu pour en savourer la composition, la beauté des détails, la perfection de la sculpture. Son équilibre est d'ailleurs fort éloigné des complexes compositions rococo dont la chaire de Sainte-Gudule à Bruxelles est l'exemple. La chaire de Poperinghe est un des chefs-d'œuvre du Baroque et semble bien inconnue. Tout autant sans doute que ces plus modestes mais parfaites réalisations qui ornent les nefs de nos hallekerques. Elles ne servent plus, car dans un tel contexte, la prédication n'a que la ressource de l'éloquence, qu'un seul genre le sermon tel que le pratiquaient Bossuet ou Bourdaloue ! Les ornements liturgiques ne cèdent en rien à la somptuosité et au raffinement du mobilier. Certains chaperons de chapes se chargent de cartouches et de rinceaux encadrant d'exquises broderies de soies et d'or. Les chasubles parsèment les velours et les brocards d'épaisses guirlandes. Partout les fleurs, les fruits composent des bouquets, des festons, des grappes colorées et fastueuses. Ce sont les mêmes éléments brodés qui décorent les rares antépendiums encore conservés et qui, les jours de fêtes, transformaient les autels en précieuses marqueteries fleuries. Pour les processions se créèrent les dais, ouvragés comme des bijoux, dorés et peints, enrichis de glaces miroitantes au soleil, couronnés de vases d'où débordent les épis et les grappes, et où s'amusent et gambadent les adorables bambins que l'on retrouve partout, joyeux, désinvoltes. Pour les mêmes processions, autrefois nombreuses, furent sculptés de curieux petits baldaquins ici nommés « kraens » ce qui veut dire « guirlande », et qui abritent sous leurs dentelles de bois doré et peint, parfois en bois précieux et argent, les bustes et les statues des saints protecteurs et familiers. Fixés à des brancards, ils étaient portés sur les épaules et parcouraient la campagne et la ville entre les bannières et les étendards, les croix, les lanternes de cuivre ou d'argent où vacillaient les flammes des bougies. Et que dire de la merveilleuse orfèvrerie sinon qu'il est bien dommage qu'elle dorme dans les sacristies. Parcourir la Flandre Maritime, des deux côtés de la frontière, c'est aller de surprise en surprise. Dans ces paysages où le ciel est immense et changeant, où la lumière est splendide, les villes et villages apparaissent comme issus de gravures coloriées à l'aquarelle. Rien n'est plus évocateur qu'arriver à Hondschoote, à West-Cappel, à Warhem... L'église, le château, les maisons, les fermes, les moulins, forment un ensemble équilibré et agréable que l'on souhaite voir se conserver intact, image même de la qualité de la vie, dont on parle tant sans parvenir à la recréer. Et puis il reste à découvrir les intérieurs, et là, c'est le pays des merveilles et des ébahissements... Qui
sortira la Flandre de l'injuste oubli où elle est laissée ? |