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150ème anniversaire de l'abbé Lemire |
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Hazebrouck, le 30 mars 2003 Chers amis, mes frères,Cette célébration de l'anniversaire de l'abbé Lemire peut surprendre par le souci que nous avons d'actualiser sa mémoire et son action, de le présenter comme une image d'avenir pour les chrétiens de notre temps.
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D'une part les temps ont changé, me direz-vous : aujourd'hui l'on s'étonnerait de voir un prêtre remplir des mandats politiques, mais d'autre part chacun sait ici que les relations de l'abbé Lemire et de l'archevêque de Cambrai, puis avec le nouvel évêque de Lille, ne furent pas bonnes, puisque ce dernier lui a interdit de célébrer la messe; la communion eucharistique lui fut même refusée par un confrère. Et pourtant je tiens à saluer le courage, l'intelligence solidaire de ce fils des Flandres, cet "enfant des blés d'or", selon son expression, lors du banquet républicain de 1910. C'est, bien sûr, à plus de hauteur de vue que je voudrais me situer pour évoquer le croyant et le prêtre, dans le cœur de ses convictions, dans sa conscience de s'engager pour mettre en œuvre l'esprit chrétien qu'il avait reçu dès son enfance à Vieux-Berquin. Le texte évangélique de ce jour nous propose ce message : "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique... il l'a envoyé dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé." Il me semble que l'on peut dire que l'abbé Lemire, prêtre, s'inscrit dans ce projet de Dieu, lui-même a tant aimé son peuple flamand et français qu'il s'est donné pour lui, corps et âme; il lui était envoyé, non pas pour le juger, mais pour le sauver, je veux dire relever et remettre debout ceux que la vie laissait en marge ou ceux que l'on exploitait dès l'enfance en ces temps de la première industrialisation. Il est sûr que cela étonne, même de nos jours; qu'un prêtre enseigne, fasse le catéchisme, célèbre les sacrements, certains diront qu'il est là pour cela. Mais qu'il prenne à bras le corps les questions de son temps, qu'il s'engage dans les choix difficiles de la gestion des intérêts communs, qu'il travaille dans les structures qui régissent le bien public, cela paraît peu convenable dans la conception latine de notre culture. A la limite qu'il juge, condamne, rappelle les valeurs essentielles ou les critères du bien et du mal, on le comprend; c'est ce que l'on nous demande souvent, en particulier de condamner ce qui paraît aberrant à certains ou contraire aux intérêts des autres. Mais que la première tâche d'un prêtre soit de "sauver", c'est-à-dire de tendre la main pour relever professionnellement et rendre à l'autre toute sa dignité d'enfant de Dieu, sa place dans la société et cela sans discrimination, cela fait scandale, car c'est "faire de la politique", dit-on.
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En ce sens notre abbé Lemire ne fut pas seulement un humaniste ou un militant engagé pour défendre des valeurs catholiques, il fut un homme de Dieu immergé dans les questions des hommes. Comme le rappelait Mgr Chevrot ici même en 1953, évoquant un rapprochement avec saint Vincent de Paul : "Ce n'est pas l'amour des hommes qui l'a conduit à la sainteté; c'est plutôt la sainteté qui l'a rendu vraiment et efficacement charitable ; ce ne sont pas les pauvres qui l'ont donné à Dieu, mais, Dieu, au contraire, qui l'a donné aux pauvres". Et l'on comprend la prière écrite par Jules Lemire avant de se porter candidat à la députation : "le premier (devoir) que j'aurai, étant prêtre, c'est de toujours vous regarder en toutes choses, ô mon Dieu, comme le but de ma vie! Je suis à vous, je vous appartiens complètement." C'est le mystique qui guide, porte et soutient le politique. Il entend être prêtre dans l'action et à travers des responsabilités sociales. Selon la logique de l'Incarnation son ministère prend figure d'humanisme pour mieux désigner en ce monde la fidélité de Dieu et la solidarité des hommes. Il veut être une présence et pas seulement un militant pour des valeurs ou un programme. Et c'est dans l'action sociale que le maire d'Hazebrouck exprime ce qu'il croit au plus profond de son être sacerdotal. Aussi est-ce au niveau le plus humble qu'il travaille pour que la dignité et la liberté des travailleurs soit assurée dans la production personnelle de moyens de vivre ou même la propriété d'un bout de terre. Le logement et les jardins ouvriers ne sont pas pour lui d'abord des questions techniques, mais un enjeu moral et spirituel : "des gens sans feu ni lieu, que peut-on attendre d'autre qu'ils soient sans foi ni loi?" (discours de Bruxelles, 1899). A Roubaix notre jeune député ne craignait pas de dire :"Je voudrais que la France entière sût qu'il s'est trouvé à Roubaix un groupe de travailleurs pour commencer cette grande chose : l'affranchissement de l'ouvrier, propriétaire de son foyer et maître chez lui... Le vrai bonheur est d'avoir la liberté de son foyer sur la terre de son pays. Roubaix aura commencé ce rêve-là". C'était retrouver par là le sens de la Création, la domination de la terre et l'humanisation de la nature selon la tradition chrétienne, et cela dans un contexte social d'urbanisation et d'industrialisation. Si la première préoccupation de l'abbé-député et maire est de changer la vie, il ne reste pas muet pour autant devant les empiètements des forces de l'argent sur l'existence personnelle ou sociale. Il proteste contre la recherche du profit avant tout, il défend à l'encontre des forces de l'argent les droits de la famille, il rappelle ceux de l'enfant face aux contraintes de la rentabilité. Il est sensible aux injustices qu'il voit proliférer dans les pratiques spéculatives de sociétés anonymes ou de banques. Il dénonce le "capitalisme financier" selon la perspective thomiste du refus de l'usure que les catholiques sociaux de toute l'Europe préconisaient alors. Mais il sait que le combat sera long et la tâche épuisante : "Marchant vers notre éternité, nous ne pouvons mieux faire que d'envoyer devant nous, dans cette direction mystérieuse, les bonnes actions et les bonnes œuvres qui sont, dans l'autre monde comme dans celui-ci, la meilleure des recommandations". Ce seront ses derniers mots en public. Républicain sans état d'âme, comme l'avait suggéré le Pape Léon XIII quelques années plus tôt, alors que beaucoup de catholiques demeuraient nostalgiques de l'ancien régime, il sut distinguer les domaines de compétence entre l'Église et l'État. Je souhaite qu'à l'occasion du centenaire de la loi de 1905, l'on évoque ses propos et son attitude lors des débats. Il aurait beaucoup à nous apporter dans nos réflexions actuelles sur la place de la religion dans la société. S'il demande la liberté religieuse, la reconnaissance de ce que le catholicisme a été associé aux "gloires nationales" et à l'héroïsme de "l'énergie humaine", il souligne : "En vertu de ses principes, -les droits de l'homme et du citoyen,- la République peut et doit faire cela pour toutes les religions." Le 2 octobre 1910, lors du banquet républicain, il se présente comme la voix de la Flandre "qui croit et qui pratique", mais il ajoute :"j'unis dans mon cœur ma religion la plus fidèlement servie, et mon pays le plus passionnément aimé". "Prêtre jusqu'au bout, je reste avec mon Église, complètement, et comme vous, je ne sacrifie ni ma foi, ni mon droit". Je voudrais souligner combien cet homme ne s'estimait en rien un marginal de l'Église, sa vision de l'action politique dans le cadre de la République faisait corps avec l'héritage chrétien du flamand, il osait même dire au clergé de Bordeaux : la France "n'est devenue républicaine que parce qu'elle était chrétienne; car elle veut la liberté, la fraternité, et l'égalité entre tous, pauvres comme riches, au point de vue des droits civiques et civils; par conséquent, elle a pris dans l'évangile sa quintessence sociale". C'est ce que dira le Pape Jean-Paul II au Bourget, le premier juin 1980. Certes, le message n'a pas été compris dans le monde catholique d'alors, en particulier par mes prédécesseurs, je le reconnais; trop de courants passionnels créaient des malentendus polémiques, trop de querelles entre ce que l'évêque d'Autun à la fin du dix-neuvième siècle appelait - hélas!- les deux France, trop de catholiques se combattaient sans s'écouter, pour que la radicalité évangélique et l'ouverture des esprits modernes s'imposent dans un même mouvement. De ce heurt Jules Lemire a été la victime, certes, mais il a aussi ouvert une brèche dans le mur de la méfiance entre les uns et les autres, ce que les missionnaires au travail ou les évêques de Vatican II continueront de faire. En ce sens il peut être reconnu comme un pasteur en mission. Parti sans mandat ni soutien institutionnel, dans un périple moral et spirituel inconnu, il s'est fait compagnon d'humanité avec des hommes qui, à la fin du dix-neuvième siècle, ont souvent cru promouvoir le Progrès en tournant le dos à l'héritage catholique. Il a tenu. En devenant homme politique il est resté homme de Dieu. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui il nous parle. Je prie pour que la Flandre "qui croit et qui pratique" partage cet esprit d'une fidélité à l'Évangile en acte. Plus que jamais on ne peut vivre sa foi sans vouloir sauver le monde et l'avenir. Avec le Christ nous sommes envoyés pour cela. AMEN.
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